Quatrième volet de cette série sur les courtiers. Celui-ci est différent des trois autres : IG n'illustre pas une tendance du secteur, il
est le secteur. Tout ce que font aujourd'hui Trade Republic, XTB ou n'importe quelle application de trading découle d'une idée que cette société a eue en 1974.
L'acte de naissance : un produit né d'une interdiction
En 1974, il était pratiquement impossible pour un particulier britannique de spéculer sur l'or. Stuart Wheeler, courtier londonien, contourne l'obstacle avec une idée simple : plutôt que de vendre du métal, il propose de
parier sur son cours.
Chaque semaine, un cercle restreint se réunissait chez Rothschild pour fixer le prix de l'or. Wheeler annonçait un prix acheteur et un prix vendeur sur ce que serait le prochain fixing. Ceux qui pensaient qu'il serait au-dessus achetaient, ceux qui pensaient qu'il serait en dessous vendaient. Le pari se réglait sur l'écart.
Il baptise l'entreprise Investors Gold Index. Les autorités britanniques refusent ce nom, qui devient donc IG Index. Le capital de départ provient de quelques amis de la City. Les premières années se résument à Wheeler et un téléphone.
Retenez la structure de cette idée, parce qu'elle irrigue toute l'histoire qui suit : le produit n'existe pas parce que la technologie l'a permis, mais parce qu'une réglementation interdisait autre chose. L'arbitrage réglementaire est inscrit dans l'ADN de cette industrie, dès le premier jour.
Wheeler n'a d'ailleurs jamais nié la nature de son métier. Son autobiographie s'intitule, en substance, « gagner contre les probabilités : ma vie dans le jeu et la politique », et il y assume sans détour qu'IG était une forme de bookmaker permettant de parier sur les marchés financiers. Cette franchise mériterait d'être plus répandue chez ses successeurs.
L'expansion, par étapes
- 1979 : extension au pari sur l'argent métal.
- 1982 : passage au change, avec la parité livre-dollar, puis aux actions britanniques. Le produit quitte les matières premières pour devenir universel.
- 1995 : bascule vers une plateforme en ligne. C'est le moment décisif — le pari par téléphone devient un produit de masse.
- 2000 : introduction à la Bourse de Londres.
- Années 2000 : développement du CFD, qui est au fond le même produit que le pari sur écart, adapté à des marchés où le régime fiscal britannique ne s'applique pas.
En cinquante ans, la mécanique n'a pas changé d'un iota. Seuls le canal et l'emballage juridique ont évolué.
Le choc de 2018, et le plateau qui a suivi
Les mesures européennes de 2018 — plafonnement du levier, clôture automatique sur marge, protection contre les soldes négatifs, interdiction des options binaires — ont frappé de plein fouet le cœur du modèle.
L'effet a mis quelques années à se déployer complètement. Sur l'exercice 2024, le groupe publiait un recul de 10 % du chiffre d'affaires, une baisse de 11 % du résultat avant impôt, et un nombre de clients actifs en repli, passé d'environ 358 000 à 346 200.
C'est le moment où la question devient existentielle : que devient une entreprise dont le produit historique est encadré de plus en plus strictement, sur des marchés matures ?
La réponse : acheter ce qu'on ne sait pas faire
La stratégie des années récentes tient en une série d'acquisitions, sous la direction de Breon Corcoran, arrivé de l'industrie du pari sportif.
- tastytrade, acquis en 2021 : une maison américaine d'options fondée par Tom Sosnoff, qui donne accès au marché des dérivés listés aux États-Unis — un univers réglementé tout autrement que le CFD européen.
- Freetrade, acquis en 2025 : une application britannique d'investissement en actions sans commission. L'exact opposé du produit historique.
- Independent Reserve, plateforme d'échange australienne de cryptoactifs, acquisition finalisée le 30 janvier 2026, qui permet de lancer le crypto au comptant.
- Underdog, acquisition proposée le 30 juillet 2026, positionnée sur les marchés prédictifs américains.
Notez la cohérence d'ensemble. IG ne cherche pas à défendre son produit historique, il cherche à faire décroître sa dépendance à celui-ci. Chaque acquisition ajoute une source de revenus soumise à une réglementation différente, dans une juridiction différente.
Où en est le groupe aujourd'hui
Les chiffres sont ceux d'une société cotée au FTSE 100, donc publics et audités.
- Chiffre d'affaires record de 1 123,4 millions de livres sur l'année civile 2025, en hausse de 7 %.
- Premier semestre 2026 : revenus de 642,8 millions de livres, en progression de 18 %.
- Plus de 1,3 million de clients à travers les marques du groupe.
- Actifs sous administration de 18,2 milliards de livres fin 2025, en hausse de 47 % — dont une part significative apportée par les acquisitions.
- Capitalisation boursière de l'ordre de 4,5 milliards de livres début 2026.
Mais voici le chiffre que personne ne commente, et c'est le plus intéressant.
Sur le premier semestre 2026, les revenus progressent de 18 % — et l'EBITDA de 4 % seulement, avec une marge à 44 %. Autrement dit,
la croissance coûte plus cher qu'elle ne rapporte à court terme. Les dépenses de marketing ont bondi, et les acquisitions consomment de la marge.
Ce n'est pas nécessairement mauvais : une entreprise qui achète de la croissance pendant que ses concurrents européens se battent sur le même terrain fait un pari défendable. Mais lisez les deux chiffres ensemble, pas seulement le premier.
Et malgré toute la diversification, les dérivés de gré à gré restent le principal moteur de profit : plus de 250 millions de livres de revenus nets sur un seul trimestre, en hausse de 26 %, portés par la volatilité des matières premières. Le produit de 1974 paie encore la note.
Le point que personne n'a relevé
Le 19 mars 2026, le groupe a annoncé le lancement d'une
revue stratégique, destinée à évaluer les moyens de maximiser la valeur pour l'actionnaire.
En langage de marché coté, cette formule signifie que toutes les options sont sur la table : cession d'activités, scission, voire vente du groupe. Elle est annoncée simultanément à des résultats records, ce qui est rare et mérite attention. Que la suite donne quelque chose ou non, elle signale que le conseil considère que la valorisation ne reflète pas la somme des parties.
Pour un client, cela n'a aucun effet immédiat. Pour comprendre le secteur, c'est le signal le plus significatif de l'année.
Le retour aux origines
Il y a une ironie dans l'acquisition proposée sur les marchés prédictifs américains.
Une société fondée en 1974 pour permettre de parier sur le prix de l'or, dont le fondateur assumait publiquement de tenir une forme de maison de paris, dont le produit historique a été progressivement encadré par les régulateurs européens précisément parce qu'il ressemblait trop à un jeu — cette société investit aujourd'hui dans des plateformes où l'on parie sur l'issue d'événements.
La boucle est bouclée. Et elle est cohérente : c'est le même métier depuis cinquante ans, celui de tenir un marché sur des opinions, en encaissant l'écart.
Ce que ce cas enseigne
Le produit suit la réglementation, pas la technologie. Le pari sur écart naît d'une interdiction de détenir de l'or. Le CFD naît d'un régime fiscal. La diversification actuelle naît des restrictions de 2018. À chaque fois, la contrainte crée le produit.
[b)Une entreprise cotée révèle ce qu'un courtier privé cache.[/b] Vous savez exactement quelle part du profit vient encore des dérivés à levier, et vous pouvez suivre trimestre après trimestre si les particuliers tradent plus ou moins. C'est une information que vous n'obtiendrez d'aucun comparatif.
La longévité est un critère, mais pas celui qu'on croit. Cinquante ans d'existence prouvent la solidité de l'entreprise, pas la rentabilité de ses clients. Ce sont deux questions strictement distinctes, et la première ne renseigne en rien sur la seconde.
Enfin, lisez toujours la ligne du dessous. Dix-huit pour cent de croissance des revenus contre quatre pour cent de croissance de l'EBITDA racontent une histoire différente du seul premier chiffre. C'est vrai pour analyser un courtier, et c'est vrai pour analyser n'importe quelle société que vous envisagez d'acheter.
Vous avez été client à l'époque du téléphone, ou des premières plateformes en ligne ? Les souvenirs de cette période m'intéressent — c'est une histoire qui n'a jamais été écrite côté client.
Ce message est à visée pédagogique et ne constitue ni un conseil en investissement ni une recommandation. IG a été partenaire commercial de VideoBourse jusqu'à fin mai 2026. Les CFD sont des produits complexes présentant un risque élevé de perte rapide en capital.