Deux mots issus du latin, deux destins opposés
En latin, les deux termes coexistaient, mais avec des sens très différents :
- Patrimonium : les biens hérités du père, ce qui se transmet par la lignée paternelle.
- Matrimonium : le mariage, c'est-à-dire l'union qui fait d'une femme une mère (mater).
Un mot bien vivant au Moyen Âge
Dans l'ancien français, le « matrimoine » (sous diverses graphies) désignait pourtant les biens hérités de la mère, en miroir exact du patrimoine hérité du père. Les deux mots cohabitaient dans les textes et les actes, ce qui reflétait une réalité : les femmes pouvaient détenir et transmettre des biens propres.
Puis le terme s'est progressivement effacé à l'époque moderne. Il est devenu un mot vieilli, parfois employé sur un ton plaisant ou ironique, avant de sortir quasiment de l'usage. « Patrimoine », lui, a fini par désigner l'ensemble des biens d'une personne ou d'une famille, quelle qu'en soit l'origine, et même, par extension, l'héritage culturel d'une nation.
Pourquoi ce mot a-t-il disparu ?
La disparition d'un mot n'est jamais totalement neutre. Celle du matrimoine accompagne un mouvement juridique et social de fond : la place croissante du mari dans la gestion des biens du ménage et la mise sous tutelle économique des femmes mariées. Quand une réalité perd de son importance dans la société, le mot qui la désigne perd aussi sa raison d'être.
Pour mesurer ce que cela signifiait concrètement en France, quelques repères juridiques récents :
- 1938 : suppression de l'incapacité civile de la femme mariée (mais le mari conserve de larges prérogatives, notamment sur les biens communs).
- 1965 : une femme mariée peut ouvrir un compte bancaire et exercer une profession sans l'autorisation de son mari.
- 1985 : égalité des époux dans la gestion des biens communs et des biens des enfants.
Le retour du mot aujourd'hui
Le terme connaît depuis quelques années une renaissance, surtout dans le domaine culturel. Des chercheuses et des associations l'utilisent pour désigner l'héritage artistique et intellectuel laissé par les femmes, souvent oublié. Des « Journées du Matrimoine » sont ainsi organisées en France depuis le milieu des années 2010, en parallèle des Journées du Patrimoine.
Ce retour reste toutefois militant et culturel : dans le vocabulaire financier et juridique courant, le mot n'a pas retrouvé sa place.
Et côté argent : un écart qui persiste
La question n'est pas que sémantique. Les travaux économiques et sociologiques montrent que les écarts de patrimoine entre hommes et femmes restent significatifs en France, et que cet écart ne s'est pas forcément réduit ces dernières décennies. Le livre Le Genre du capital (Céline Bessière et Sibylle Gollac, 2020) décrit bien les mécanismes à l'œuvre :
- Les stratégies familiales de transmission qui favorisent souvent les fils pour la reprise des entreprises ou des biens « structurants » (maison familiale, terres, parts sociales).
- Les arrangements lors des successions et des divorces, où les hommes conservent plus fréquemment les actifs productifs, les femmes recevant des compensations parfois sous-évaluées.
- Les écarts de revenus et les carrières interrompues, qui limitent la capacité d'épargne et d'investissement.
- Une moindre exposition aux actifs à fort rendement de long terme, comme les actions, dans de nombreux ménages.
En résumé
Le « matrimoine » n'a pas disparu par hasard : son effacement accompagne des siècles durant lesquels la richesse était pensée, gérée et transmise principalement par les hommes. Le fait que notre langue ne dispose aujourd'hui que d'un seul mot, « patrimoine », d'origine paternelle, pour désigner l'ensemble des biens de chacun, en dit long sur cette histoire.
Et vous, aviez-vous déjà rencontré ce mot ? Pensez-vous qu'il mériterait de retrouver une place dans le vocabulaire financier ?

