Combien faut-il facturer pour se payer ? Le calcul réel, et le bon statut selon son niveau de chiffre d'affaires

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Modérateur : Administrateurs

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JosephTot

Combien faut-il facturer pour se payer ? Le calcul réel, et le bon statut selon son niveau de chiffre d'affaires

#1 Message par JosephTot »

C'est la question que tout solopreneur se pose, et c'est aussi celle sur laquelle on trouve le plus de réponses fausses — généralement parce qu'on confond chiffre d'affaires, bénéfice et revenu disponible.

Je propose ici la chaîne de calcul complète, puis un panorama des statuts par palier de chiffre d'affaires, avec les chiffres 2026. Tout est vérifiable, et je donne les seuils exacts pour que chacun puisse refaire ses propres calculs.

1. La chaîne qui relie le chiffre d'affaires au revenu

Quatre étages, et chacun ponctionne :
  • Chiffre d'affaires HT. La TVA n'a jamais été à vous, elle transite. Première erreur classique : raisonner en TTC.
  • Moins les charges d'exploitation : comptable, assurance RC pro, logiciels, télécoms, banque professionnelle, matériel, déplacements, CFE.
  • Moins le coût de votre propre rémunération, cotisations sociales comprises. C'est l'étage que tout le monde sous-estime.
  • Ce qui reste est le bénéfice imposable, sur lequel s'applique l'IS, avant toute distribution de dividendes.
Le point décisif est le troisième, et il dépend entièrement du statut.

2. Le coefficient qui change tout

En 2026, deux régimes sociaux coexistent pour un dirigeant, et l'écart est considérable :
  • Gérant majoritaire de SARL ou gérant associé unique d'EURL : régime des travailleurs non salariés. Les cotisations représentent de l'ordre de 40 à 45 % de la rémunération nette. Pour 1 € net dans votre poche, la société débourse environ 1,45 €.
  • Président de SAS ou SASU, gérant minoritaire ou égalitaire de SARL : assimilé salarié, régime général. Cotisations patronales et salariales cumulées de l'ordre de 75 à 82 % du net. Pour 1 € net, la société débourse environ 1,80 €.
Le plafond annuel de la sécurité sociale 2026 est de 48 060 €, et le taux effectif TNS décroît légèrement au-delà, la retraite de base étant plafonnée.

Cet écart n'est pas gratuit : l'assimilé salarié cotise à l'Agirc-Arrco et bénéficie d'une couverture calquée sur celle d'un cadre. Le TNS paie moins et est moins bien couvert, notamment en prévoyance et en retraite complémentaire. Ni l'un ni l'autre ne cotise à l'assurance chômage.

3. Le tableau du « combien faut-il facturer »

Hypothèse retenue : solopreneur en prestation de services, environ 8 000 € de frais de structure annuels — comptable, assurances, outils, banque, CFE, télécoms. Ajustez selon votre réalité, c'est le poste le plus variable.

En SARL ou EURL, gérant majoritaire (TNS) :
  • 1 500 € net par mois, soit 18 000 € par an : coût employeur environ 26 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 34 000 €.
  • 2 000 € net par mois : coût environ 34 800 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 43 000 €.
  • 3 000 € net par mois : coût environ 52 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 60 000 €.
  • 4 000 € net par mois : coût environ 70 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 78 000 €.
  • 5 000 € net par mois : coût environ 87 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 95 000 €.
Pour les mêmes revenus en SASU ou SAS (assimilé salarié) :
  • 2 000 € net par mois : coût environ 43 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 51 000 €.
  • 3 000 € net par mois : coût environ 65 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 73 000 €.
  • 5 000 € net par mois : coût environ 108 000 €, chiffre d'affaires nécessaire environ 116 000 €.
Deux lectures immédiates. Pour vivre correctement, un solopreneur en société a besoin d'un chiffre d'affaires nettement supérieur à ce qu'il imagine : viser 3 000 € net par mois suppose de facturer autour de 60 000 € par an en TNS, et plus de 70 000 € en assimilé salarié. Et l'écart entre les deux régimes atteint 15 à 20 000 € de chiffre d'affaires annuel à revenu identique — c'est un mois et demi de facturation par an.

Attention : ces montants sont avant impôt sur le revenu, qui dépend ensuite de votre foyer fiscal.

4. Le seuil de viabilité d'une société

Point rarement dit clairement : en dessous d'environ 35 000 € de chiffre d'affaires annuel, une société n'a généralement aucun sens pour un solopreneur.

Les coûts fixes de la structure — expertise comptable, dépôt des comptes, assurances, banque professionnelle — pèsent trop lourd proportionnellement, et le TNS supporte des cotisations minimales de l'ordre du millier d'euros par an même en l'absence totale de rémunération. Une société qui ne dégage rien coûte quand même.

En dessous de ce seuil, la micro-entreprise gagne presque toujours.

5. Les statuts palier par palier

Jusqu'à environ 35 000 € : micro-entreprise, sans hésiter

Les seuils ont été revalorisés pour la période 2026-2028 : 203 100 € pour la vente de marchandises, 83 600 € pour les prestations de services et les activités libérales.

Les taux de cotisations 2026, calculés sur le chiffre d'affaires encaissé :
  • 12,3 % pour la vente de marchandises.
  • 21,2 % pour les prestations de services commerciales et artisanales relevant des BIC.
  • 25,6 % pour les activités libérales BNC relevant du régime général — en hausse, contre 24,6 % en 2025.
  • 23,2 % pour les professions relevant de la Cipav.
La franchise en base de TVA, elle, se déclenche beaucoup plus tôt qu'on ne le croit : 37 500 € de chiffre d'affaires pour les prestations de services, avec un seuil majoré à 41 250 €. Au-delà, vous facturez la TVA, même en micro.

Le critère de bascule est simple et unique : la micro cotise sur le chiffre d'affaires, pas sur le bénéfice. Tant que vos charges réelles sont inférieures à l'abattement forfaitaire — 71 % en vente, 50 % en services BIC, 34 % en BNC — la micro est imbattable. Dès que vos charges dépassent l'abattement, elle devient une machine à payer des cotisations sur de l'argent que vous n'avez pas gagné.

De 35 000 à 85 000 € : la zone d'arbitrage réel

C'est le palier le plus délicat, parce que trois options tiennent debout.
  • Rester en micro jusqu'au plafond de 83 600 €, si vos charges sont faibles. Beaucoup de consultants, formateurs et créateurs de contenu sont dans ce cas.
  • Passer en entreprise individuelle au régime réel, qui permet de déduire les charges réelles et d'amortir, avec le patrimoine personnel protégé depuis la réforme du statut unique de 2022. C'est l'option la moins connue et souvent la plus pertinente en transition.
  • Créer une EURL ou une SASU, si vous prévoyez d'investir, de recruter, ou si vos clients grands comptes préfèrent contracter avec une société.
L'EI au réel peut par ailleurs opter pour l'IS, ce qui offre une bonne partie des avantages de la société sans en avoir les contraintes de fonctionnement.

Le calcul à faire, une fois, avec un professionnel : comparez le net dans votre poche dans les trois configurations, sur la base de vos charges réelles. L'écart dépasse souvent 5 000 € par an.

De 85 000 à 150 000 € : la société devient obligatoire

Au-dessus du plafond micro de 83 600 € en services, la question ne se pose plus. Reste l'arbitrage central : EURL ou SASU.

En faveur de l'EURL ou de la SARL en TNS :
  • Cotisations à 45 % du net contre 80 %. C'est l'argument massif, et il vaut plusieurs dizaines de milliers d'euros par an au-delà d'un certain niveau.
  • Formalisme allégé, pas de bulletin de paie ni de DSN mensuelle.
En faveur de la SASU ou de la SAS :
  • Protection sociale nettement supérieure, notamment en retraite complémentaire et en indemnités journalières.
  • Et surtout, le point décisif de l'arbitrage : les dividendes de SASU échappent totalement aux cotisations sociales, alors qu'en EURL ou SARL avec gérance majoritaire, la fraction des dividendes excédant 10 % du capital social augmenté des primes d'émission et des comptes courants d'associés est soumise aux cotisations TNS.
  • Souplesse statutaire, et facilité à faire entrer un associé ou un investisseur.
Cette règle des 10 % est le piège le plus fréquent chez les gérants majoritaires qui découvrent, l'année suivante, que leurs dividendes ont été requalifiés en assiette sociale.

De 150 000 à 300 000 € : l'arbitrage rémunération / dividendes

À ce niveau, la question n'est plus le statut mais la répartition. Les paramètres :
  • L'IS est à 15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice pour les PME éligibles — chiffre d'affaires inférieur à 10 M€, capital entièrement libéré et détenu à au moins 75 % par des personnes physiques — puis 25 % au-delà.
  • Les dividendes supportent le prélèvement forfaitaire unique de 30 %, ou le barème progressif sur option globale avec abattement de 40 %.
  • La rémunération est déductible du résultat de la société ; le dividende ne l'est pas.
La logique habituelle : verser une rémunération suffisante pour valider ses trimestres et maintenir une couverture correcte, calibrer le bénéfice pour rester autant que possible dans la tranche à 15 %, et compléter en dividendes — en tenant compte, en EURL, de la règle des 10 %.

Le piège classique à ce stade est de se verser presque uniquement des dividendes pour minimiser les cotisations. C'est optimal sur douze mois et désastreux sur trente ans : pas de trimestres validés, pas de retraite complémentaire, pas d'indemnités journalières, pas de couverture invalidité. Vous économisez aujourd'hui et vous achetez un problème pour plus tard.

Au-delà de 300 000 € : changement de nature du problème

À ce niveau, on ne choisit plus un statut, on construit une architecture : holding, distinction entre trésorerie d'exploitation et trésorerie de placement, plan d'épargne retraite, arbitrage entre capitalisation dans la société et distribution, éventuellement rémunération du conjoint, immobilier professionnel via une SCI.

Un seul conseil utile ici : les articles de blog, y compris ce message, ne servent plus à rien. À ce niveau de flux, un expert-comptable et, selon les cas, un avocat fiscaliste se remboursent en une seule décision correcte.

6. Les erreurs qui coûtent cher
  • Confondre chiffre d'affaires et revenu. Un solopreneur à 60 000 € de chiffre d'affaires ne « gagne » pas 5 000 € par mois. Il en dégage environ 3 000 net avant impôt sur le revenu.
  • Oublier la régularisation des cotisations TNS en année 2. Les cotisations de la première année sont provisionnelles, calculées sur une base forfaitaire d'environ 20 % du plafond annuel. L'année suivante, vous payez les provisions et la régularisation du passé. Beaucoup d'entreprises viables meurent de trésorerie à ce moment précis. Provisionnez dès le premier euro.
  • Négliger la franchise de TVA à 37 500 €. Si vous vendez à des particuliers, la sortie de franchise revient à augmenter vos prix de 20 % ou à amputer votre marge d'autant. Si vous vendez à des entreprises, c'est neutre — et c'est même un gain, puisque vous récupérez la TVA sur vos achats.
  • Ne pas demander l'ACRE. Exonération de 50 % des cotisations la première année, à demander dans les délais.
  • Se sous-couvrir en prévoyance. Un TNS sans contrat complémentaire est extrêmement exposé à l'arrêt de travail long. Les cotisations Madelin sont déductibles ; c'est probablement le meilleur euro que dépense un indépendant.
  • Croire que le choix est symétrique. Passer d'une entreprise individuelle à une société est simple. Revenir d'une société à la micro suppose une dissolution et une liquidation. Le sens du changement n'a pas le même coût.
  • Comparer les statuts sur les cotisations seules. La bonne comparaison est le net après impôt, à couverture sociale équivalente, sur cinq ans — pas le taux affiché sur une seule année.
7. La règle de synthèse

Si je devais la réduire à quelques lignes :
  • Charges faibles et chiffre d'affaires sous le plafond : micro, sans discussion.
  • Charges significatives ou investissements : régime réel, en entreprise individuelle ou en société.
  • Priorité au revenu net immédiat : EURL ou SARL en gérance majoritaire.
  • Priorité à la protection sociale, ou stratégie orientée dividendes : SASU ou SAS.
  • Au-delà de 200 000 € : accompagnement professionnel, la question n'est plus documentaire.
Pour ouvrir le fil

Ceux qui sont passés de la micro à la société : à quel niveau de chiffre d'affaires l'avez-vous fait, et avec le recul, était-ce trop tôt ou trop tard ?

Et pour les gérants majoritaires : comment calibrez-vous concrètement la répartition entre rémunération et dividendes, en tenant compte de la règle des 10 % ?

Message informatif à visée pédagogique. Je ne suis ni expert-comptable, ni avocat fiscaliste : ce message ne constitue ni un conseil fiscal, ni un conseil juridique, ni un conseil personnalisé. Les montants indiqués sont des ordres de grandeur reposant sur des hypothèses de charges qui varient fortement d'une activité à l'autre. Les taux, seuils et règles évoqués sont ceux applicables en 2026 et évoluent régulièrement : vérifiez-les et faites établir une simulation adaptée à votre situation avant toute décision.

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