Bonjour à tous,
Sujet un peu différent aujourd'hui, mais qui a toute sa place ici pour deux raisons. D'abord parce que Stake est probablement l'une des entreprises les plus rentables et les moins visibles de la décennie. Ensuite parce que ses méthodes marketing recyclent exactement les mêmes ressorts psychologiques que ceux qu'on croise dans le trading : la capture d'écran du gros gain, l'influenceur qui « joue son argent », la promesse de l'enrichissement rapide. Comprendre la mécanique de Stake, c'est comprendre pourquoi tant de débutants se font piéger, en bourse comme ailleurs.
Précision liminaire indispensable : les jeux de casino en ligne sont interdits en France, et Stake n'a jamais obtenu d'agrément. Ce message est une analyse économique, pas une invitation à jouer.
1. De Runescape au milliard : l'histoire
Ed Craven et Bijan Tehrani se rencontrent en ligne, adolescents, autour du jeu Runescape. Ils y mettent au point un système permettant aux joueurs de parier des pièces d'or virtuelles sur des combats entre eux. Le procédé, appelé « staking », est rentable jusqu'à ce que les créateurs du jeu y mettent fin.
Tehrani fonde Easygo en 2016, une société qui développe des jeux pour casinos en ligne. En août 2017, avec Craven, il lance Stake.com, un casino fonctionnant en cryptomonnaies et hébergé offshore, ce qui permet de contourner les restrictions réglementaires de nombreux pays.
La trajectoire de chiffre d'affaires est vertigineuse :
- Environ 100 M$ de produit brut des jeux en 2020.
- Plus de 2 Md$ en 2022, soit une multiplication par vingt en deux ans.
- 2,6 Md$ en 2023.
- 4,7 Md$ de revenus bruts en 2024 selon Forbes, alors même que le jeu en crypto est indisponible aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans une grande partie de l'Europe.
Pour situer : Tehrani a acheté un hôtel particulier à Manhattan pour 47 M de David Rockefeller. Craven a acquis deux maisons a Melbourne pour 76M au total.
2. Pourquoi le modèle est si rentable
Un casino n'a pas besoin de « gagner » contre ses clients : il lui suffit d'encaisser un pourcentage fixe sur le volume misé. Sur une machine à sous à 96 % de taux de redistribution, l'opérateur conserve mathématiquement 4 % de tout ce qui est misé. Sur les jeux maison de Stake, affichés à des taux de redistribution plus élevés, la marge unitaire est plus faible, mais compensée par un volume colossal et une rotation permanente.
L'illustration la plus parlante vient du streamer xQc, qui a publiquement déclaré avoir misé 2,95 milliards de dollars sur Stake, sur plus d'un million de paris. Même avec une marge maison de seulement 1 %, cela représente environ 30 M$ laissés à l'opérateur par un seul joueur. Le volume, pas le taux, fait la fortune.
Trois éléments démultiplient encore le modèle :
- La crypto supprime les frictions bancaires : pas de refus de carte, pas de délai de virement, pas d'intermédiaire qui pose des questions. Le dépôt est instantané et quasi irréversible.
- La licence offshore permet d'opérer partout où l'on n'est pas explicitement bloqué, en assumant le risque réglementaire plutôt qu'en le contournant.
- Le programme VIP à paliers, fondé sur du rakeback et des récompenses proportionnelles aux montants misés, récompense mécaniquement l'intensité de jeu — c'est-à-dire exactement le comportement à risque.
C'est là que l'histoire devient intéressante d'un point de vue stratégique.
Pendant la pandémie, Stake commence à payer des créateurs de contenu sur Twitch pour qu'ils se filment en train de jouer. C'est ce qui fait passer l'entreprise de 100 M$ à plus de 2 Md$ en deux ans. Le principe est redoutable : le spectateur ne voit pas une publicité, il voit un ami qui gagne.
Quand Twitch restreint les streams de casino en 2022, Stake ne cherche pas un autre canal. Les fondateurs créent le leur : Kick, une plateforme de streaming lancée fin 2022, avec un partage de revenus de 95/5 en faveur des créateurs, contre 50/50 chez Twitch. Autrement dit, ils achètent les créateurs les plus rentables du marché et hébergent eux-mêmes la publicité qui alimente leur casino. C'est de l'intégration verticale appliquée à l'acquisition client.
S'ajoute une couche de respectabilité achetée à prix fort :
- Sponsor principal d'Everton en Premier League depuis 2022, pour environ 10 M£ par an. À partir de la saison 2026-27, l'interdiction des marques de paris sur la face avant des maillots l'a fait basculer en sponsor de manche, CMC Markets reprenant la face avant pour environ 30 M£ par an.
- Partenariat avec l'UFC, annoncé à 100 M$ sur trois ans.
- Titre de l'écurie Sauber en Formule 1 en 2024 et 2025, sous le nom Stake F1 Team Kick Sauber, jusqu'au passage de l'équipe sous pavillon Audi en 2026.
- Des ambassadeurs sportifs : Sergio Agüero, Patrice Evra, Eden Hazard, Frankie Dettori, plusieurs combattants UFC.
- Une armée de « clippers » payés pour diffuser en masse des extraits de gros gains, rémunérés 500 $ par million de vues.
4. Les zones d'ombre
C'est le cœur du sujet, et il est aujourd'hui documenté par une enquête de Bloomberg Businessweek et par une série de procédures judiciaires américaines.
L'argent de la maison. Selon d'anciens salariés d'Easygo et des personnes travaillant sur les contrats Stake cités par Bloomberg, certains streamers jouent avec de l'argent fourni par la plateforme. Ce sont des accords dits « fill » : le solde affiché est alimenté par Stake, et le streamer ne peut pas retirer l'intégralité de ses gains. Un streamer a lui-même dénoncé publiquement des confrères se comportant à l'antenne comme s'ils jouaient un solde réel.
Des taux de gain anormaux. Un échantillon de données analysé par Bloomberg montre une chance statistiquement inhabituelle chez les influenceurs vedettes. Sur une semaine, le portefeuille de Drake a encaissé 190 M au moins 26 000 Ether, soit environ 78M aux cours des transactions.
Des « records » sur des jeux maison. Un streamer a gagné 37,5 M$ avec une mise de 6 000, puis un autre 45,4M avec une mise de 10 000 $ — dans les deux cas sur des jeux exploités par Easygo, c'est-à-dire par la société des mêmes fondateurs.
Une scène révélatrice. Bloomberg raconte Ed Craven apparaissant en direct pendant une session de Drake pour lui reprocher ses choix de jeux, lui conseiller la roulette, puis créditer 500 000 $ supplémentaires sur son solde après un gain de 800 000 $.
Les procédures. Depuis fin 2025, les plaintes s'enchaînent aux États-Unis contre Stake.us, Drake et Adin Ross : Missouri en octobre 2025, Virginie fin décembre 2025 avec une action fédérale sous le régime RICO, puis New Jersey en avril 2026, ainsi que Nouveau-Mexique et Ohio. Une action visant Stake et Kick avait déjà été déposée en Californie en août 2025.
Les griefs se recoupent : promotion présentée comme authentique alors que les promoteurs ne couraient aucun risque financier réel, ciblage d'un public jeune, et utilisation d'un système à double monnaie virtuelle décrit dans une plainte comme un « paravent » destiné à éviter la qualification de jeu d'argent illégal. Une plainte évoque également l'usage de la fonction de pourboire interne de la plateforme comme circuit de transfert de fonds. Stake conteste ces allégations et les qualifie de dénuées de fondement.
Enfin, Stake a dû quitter le marché britannique début 2025 à la suite d'une enquête de la UK Gambling Commission.
5. Combien gagnent réellement les stars ?
Attention, terrain glissant : la quasi-totalité de ces montants provient de déclarations d'intéressés, de fuites ou d'estimations de presse. Rien n'est audité. À prendre comme des ordres de grandeur, pas comme des chiffres vérifiés.
- Drake : partenaire depuis 2022, avec un contrat évoqué par la presse à environ 100 M$ par an. Il compte 142 millions d'abonnés sur Instagram, ce qui donne la mesure de la puissance de frappe achetée.
- Adin Ross : parrainage Stake rapporté à environ 1 M$ par semaine, auquel s'ajoute son contrat Kick, qu'il a lui-même décrit comme le plus important jamais signé par un créateur, avec une rémunération horaire à cinq chiffres. Il est passé chez un concurrent, Rainbet, en 2025.
- Trainwreckstv : revendique 360 M$ sur seize mois pour un seul contrat de parrainage.
- xQc : contrat Kick évalué entre 70 et 100 M$ sur deux ans.
- Les « clippers » anonymes : 500 $ par million de vues.
- Les affiliés ordinaires, eux, relèvent d'un tout autre monde : le modèle classique du secteur repose sur un partage de revenus, l'affilié touchant un pourcentage des pertes nettes des joueurs qu'il a apportés, souvent à vie. La rémunération d'un affilié est donc, littéralement, une fraction de ce que perdent les gens qu'il a recrutés.
6. Et en France ?
Le cadre est clair : seuls les paris sportifs, les paris hippiques et le poker sont autorisés en ligne, auprès d'opérateurs agréés par l'Autorité nationale des jeux. Les jeux de casino en ligne, machines à sous et roulette comprises, sont interdits, quel que soit l'opérateur.
L'ANJ dispose depuis mars 2022 d'un pouvoir de blocage administratif et de déréférencement. Elle a rendu 506 actes de blocage aboutissant au blocage de 2 365 URL. Elle vise également les sites miroirs utilisés pour contourner ces blocages, et a motivé son action contre Stake par le cumul de plusieurs griefs : offre de casino non autorisée, usage des cryptomonnaies comme moyen de paiement, insuffisance des outils de prévention de l'addiction, absence de garanties sur la protection des données personnelles.
Le phénomène n'est pas marginal pour autant. Une étude PwC réalisée pour l'ANJ estimait qu'entre 3 et 4 millions de personnes avaient joué en France sur des sites illégaux, les casinos en ligne étant les plus recherchés, et qu'un joueur sur deux ignorait le caractère illicite du site.
Passer par un VPN ne rend pas la pratique légale, et surtout ne donne aucun recours : en cas de refus de paiement des gains, il n'existe aucune voie de droit en France.
Ce qu'il faut en retenir
Stake est une réussite entrepreneuriale spectaculaire construite sur trois piliers : un arbitrage réglementaire assumé, une intégration verticale du canal publicitaire via Kick, et une machine à fabriquer de la preuve sociale truquée.
Ce dernier point est celui qui devrait nous parler ici. Le mécanisme est exactement celui qu'on retrouve dans les dérives du marketing du trading : montrer un gagnant qui ne risque rien, taire le dénominateur, et laisser le spectateur conclure tout seul qu'il pourrait être le prochain. Que l'écran affiche une roulette ou un compte de trading ne change rien à la mécanique.
La différence essentielle entre les deux univers, c'est que l'investissement en actions repose sur une espérance de rendement positive à long terme, financée par les bénéfices réels d'entreprises réelles, alors qu'un casino repose sur une espérance mathématiquement négative pour le joueur, par construction. Le premier est un pari sur la création de valeur, le second est une redistribution avec prélèvement. Ce n'est pas une nuance de degré, c'est une différence de nature.
Vous avez déjà croisé ce type de publicité, sur YouTube ou ailleurs ? Le ciblage vers les audiences finance et crypto s'est nettement intensifié ces dernières années, et j'aimerais bien savoir ce que ça donne de votre côté.
Ce message est une analyse économique et sectorielle à visée informative. Il ne constitue en aucun cas une promotion des sites évoqués, dont l'offre de casino est illégale en France. Les montants relatifs aux contrats d'influenceurs proviennent de déclarations publiques, d'enquêtes de presse ou de documents judiciaires et ne sont pas des données auditées ; les procédures citées sont en cours et les personnes visées contestent les allégations. Jeux d'argent : interdits aux mineurs. Si vous ou un proche rencontrez des difficultés, Joueurs Info Service : 09 74 75 13 13, appel non surtaxé et anonyme.

