Essayons de documenter.
1. L'arnaque n'est pas un accident, c'est une industrie
Selon Chainalysis, les arnaques et fraudes crypto ont capté au moins 14 milliards de dollars on-chain en 2025, contre 12 milliards (chiffre révisé) en 2024, et la société projette que le total pourrait dépasser 17 milliards à mesure que de nouvelles adresses seront identifiées.
Deux chiffres montrent que les escrocs se professionnalisent. Le paiement moyen versé à une arnaque est passé de 782 dollars en 2024 à 2 764 dollars en 2025, soit une hausse de 253 %. Et les opérations liées à des fournisseurs d'IA ont généré en moyenne 3,2 millions de dollars chacune, environ 4,5 fois plus que les autres, grâce aux deepfakes, au face-swap et aux modèles de langage vendus notamment via Telegram.
Chainalysis rappelle aussi le coût humain : ces réseaux exploitent à la fois les victimes financières et les personnes victimes de traite forcées de faire tourner les arnaques. On est loin du « petit malin » isolé. C'est du crime organisé industrialisé.
2. NFT : la grande liquidation
Souvenez-vous de 2021 : singes pixelisés à six chiffres, célébrités en photo de profil, « l'avenir de l'art ». Le bilan est cruel.
- Le volume des NFT « art » est passé de 2,9 milliards de dollars en 2021 à 197 millions en 2024, puis à 23,8 millions sur le seul premier trimestre 2025.
- Le nombre de traders actifs, qui avait culminé à 529 101 en 2022, s'est effondré de 96 % pour tomber à 19 575 au premier trimestre 2025.
- Une étude relayée par BeInCrypto estimait que 98 % des projets NFT lancés en 2024 étaient pratiquement morts.
- En décembre 2025, la capitalisation totale des NFT ne pesait plus que 2,5 milliards de dollars, un effondrement de 72 % depuis le pic de janvier à 9,2 milliards.
Qui a gagné ? Ceux qui ont émis (le « mint ») et revendu tôt. Qui a perdu ? Ceux qui ont acheté la promesse au sommet.
3. Memecoins : un casino où la maison, c'est l'initié
Pump.fun, la plateforme Solana qui permet de créer un jeton en quelques minutes, est un cas d'école. D'après un rapport de juin 2025 basé sur Dune Analytics, plus de 60 % des utilisateurs (environ 2,4 millions d'adresses sur 4,26 millions) avaient perdu de l'argent sur six mois, et seulement 311 portefeuilles dépassaient le million de dollars de gains.
En mars 2026 encore, en additionnant les portefeuilles perdants et ceux ayant gagné moins de 500 dollars, on arrivait à environ 96 % des participants, alors que selon l'analyste Dethective, les 250 principaux créateurs de jetons sur Pump.fun avaient extrait 79 millions de dollars aux traders.
Bitget
Par honnêteté, un bémol : CoinGecko constate un retournement en 2026, avec 56,8 % de traders gagnants en février, 70 % en mars et 73,3 % en avril. Mais regardez l'explication : les traders moins expérimentés ou sous-capitalisés sont partis pendant le refroidissement de 2025, laissant revenir une cohorte plus restreinte et potentiellement plus aguerrie. Et surtout, l'étude ne compte que les gains et pertes réalisés, excluant ceux qui n'ont jamais vendu leurs jetons même tombés à zéro, ce qui sous-estime les pertes. Autrement dit : la masse a déjà été plumée, les survivants jouent entre eux.
Le scandale LIBRA illustre la mécanique à l'échelle d'un État. Le président argentin Javier Milei a promu sur X un jeton présenté comme un projet privé pour stimuler l'économie argentine ; celui-ci a atteint 4,4 milliards de capitalisation avant de chuter de plus de 95 %. Selon Nansen, environ 86 % des traders qui ont pris position ont perdu de l'argent, pour des pertes estimées à 251 millions de dollars, tandis que la minorité gagnante a empoché 180 millions. L'analyste de Nansen a évoqué des preuves on-chain très tangibles d'un groupe d'initiés ayant profité unilatéralement de la masse.
Javier Milei Backtracks on $4.4B Memecoin After 'Insiders' Pocket $87M
Côté TRUMP, le jeton est conçu pour enrichir ses émetteurs quel que soit le cours : le code reverse une part de chaque transaction à des portefeuilles liés aux créateurs, Chainalysis a retracé plus de 324 millions de dollars de frais vers ces adresses, et la déclaration financière 2025 de Donald Trump mentionne un gain de 636 millions lié au memecoin.
BeInCrypto
Retenez ce point : dans ces schémas, l'émetteur gagne sur le volume, pas sur la réussite de l'acheteur. C'est la définition même d'un jeu truqué.
4. La mentalité : « exit liquidity » et mépris de la masse
Ce qui me frappe le plus, c'est le vocabulaire, parce qu'il avoue tout. Dans ce milieu, on parle ouvertement de « exit liquidity » : les acheteurs tardifs dont l'argent sert à payer la sortie des premiers. On lance « have fun staying poor » à ceux qui doutent. On vend de l'« early access », des « whitelists », des groupes « VIP ». La « communauté » n'est souvent qu'un tunnel de vente, et le « holder » un client captif à qui on interdit de vendre au nom de la loyauté (« diamond hands »).
Un memecoin sans flux de trésorerie, sans actif sous-jacent, est un jeu à somme négative : pour qu'un participant gagne, il faut qu'un autre achète plus cher, et les frais ponctionnent le tout. Celui qui en fait la promotion le sait. Quand il dit « on est encore tôt », il vous dit en réalité « j'ai besoin que vous arriviez après moi ».
Les marchés traditionnels ne sont pas des enfants de chœur, mais le délit d'initié y est une infraction, les émetteurs ont des obligations d'information, et le conseil en investissement exige un statut. Dans le Web3, pendant des années, tout ce qui est interdit ailleurs a été présenté comme de la « disruption ».
5. Dubaï, Bali : la mise en scène du rêve
Le décor fait partie du produit. La villa, la Lamborghini, le rooftop : ce ne sont pas les fruits du trading, ce sont les outils marketing qui vendent la formation, le canal Telegram payant ou le copy trading.
Pourquoi Dubaï ? Parce qu'aux Émirats, l'impôt sur le revenu n'existe pas, ce qui représente un avantage considérable pour des influenceurs vivant de partenariats et de placements de produits. L'exemple français le plus connu : en janvier 2023, 88 plaintes pour « escroquerie en bande organisée » ont été déposées, visant notamment le couple Marc et Nadé Blata, installés à Dubaï, à qui le Collectif d'aide aux victimes d'influenceurs reproche d'avoir diffusé des conseils d'investissement crypto à leurs 7 millions d'abonnés. Les accusations portaient notamment sur Animoon, un projet NFT qui avait levé 6,3 millions de dollars sans que les investisseurs ne récupèrent leur mise. En 2024, un nouveau collectif de 150 personnes, ayant perdu entre 500 et 29 000 euros, a porté plainte contre Marc Blata devant le parquet de Paris. Précisons que ces procédures sont en cours et que la présomption d'innocence s'applique.
Influenceurs à Dubaï : quand les exilés fiscaux découvrent une liberté d’expression muselée
Le rêve a aussi ses zones d'ombre. Le fisc s'y intéresse : l'affaire dite des « Dubaï Papers » a déjà donné lieu à une première condamnation en France pour blanchiment de fraude fiscale. Et avec l'escalade régionale de 2026, certains ont découvert l'envers du décor : les autorités émiraties ont rappelé que diffuser des informations non vérifiées ou anxiogènes peut valoir jusqu'à deux ans de prison et environ 47 000 euros d'amende.
Bali suit la même trajectoire. Depuis le Covid, l'île est devenue la capitale mondiale des nomades numériques, et c'est l'autre grand décor du « trader libre ». Mais le vent a tourné : une brigade dédiée, baptisée « Dharma Dewata », surveille les quartiers prisés des influenceurs et les réseaux sociaux, et l'île a expulsé 342 étrangers au premier semestre 2026, plus que sur toute l'année 2023. Un post sponsorisé ou une vidéo YouTube avec liens affiliés est désormais considéré comme du travail illégal sous visa touristique, même sans rémunération directe.
Bali n'en peut plus des influenceurs, l'île déclare la guerre aux créateurs de contenu
6. L'effet boomerang : quand l'étalage de richesse devient une cible
La culture du « flex » a des conséquences très concrètes, et la France en paie le prix. La série noire a été mise en lumière en janvier 2025 avec l'enlèvement du cofondateur de Ledger, David Balland, et de sa compagne ; il avait eu un doigt sectionné avant d'être libéré par le GIGN. Depuis, le phénomène s'est emballé : selon une source proche du dossier, 103 faits ont été recensés du 1er janvier au 7 septembre 2026, contre 56 sur toute l'année 2025, avec 256 interpellations. En avril 2026, la procureure nationale anti-criminalité organisée faisait état de 88 personnes mises en examen, dont plus de 10 mineurs.
Plus de quarante enlèvements et séquestrations liés aux cryptomonnaies depuis janvier
Même les familles sont visées : au Nouvel An 2025, le père d'un influenceur crypto résidant à Dubaï a été enlevé, les ravisseurs contactant ensuite le fils pour lui extorquer de l'argent. Quand on passe des années à exhiber des gains réels ou imaginaires, on finit par attirer ceux qui veulent les prendre par la force.
7. Ce que fait le régulateur
Les autorités ne sont pas restées inactives. Depuis le 1er janvier 2022, l'AMF et l'ACPR ont inscrit près de 5 000 acteurs sur leurs listes noires, et sur signalement de l'AMF, la DGCCRF a enjoint 10 influenceurs qui promouvaient une plateforme blacklistée de cesser. La loi PACTE de 2019, puis la loi influenceurs de juin 2023 et le règlement européen MiCA ont resserré l'étau. L'AMF et l'ARPP ont aussi travaillé à un certificat de l'influence responsable dédié aux produits financiers. Et l'ESMA rappelle que dire aux gens dans quoi investir peut constituer un conseil en investissement, qui exige une autorisation préalable de l'AMF en France.
Arnaques financières : les autorités mobilisées dans la ...
Mais la réglementation a une limite évidente : elle s'arrête là où commence Dubaï, Telegram et l'anonymat on-chain.
8. Ce que je ne dis pas
Il serait malhonnête de conclure que « la crypto, c'est une arnaque ». Chainalysis elle-même souligne que la part de l'activité illicite dans le volume on-chain attribué reste inférieure à 1 %. Il existe des acteurs régulés, des usages réels, des développeurs sérieux. Le problème n'est pas la technologie, c'est l'écosystème spéculatif qui s'est greffé dessus et la mentalité qu'il valorise.
GNcrypto
9. Les signaux d'alerte à retenir
- Un rendement promis, surtout « quotidien » ou « passif ».
- Un sentiment d'urgence : « dernière chance », « on est encore tôt », « whitelist limitée ».
- Un train de vie mis en avant comme preuve de compétence (Dubaï, Bali, voitures, villas).
- Un canal Telegram ou Discord « VIP » payant, du copy trading ou des « signaux » vendus par un non-agréé.
- Un jeton dont l'équipe ou quelques portefeuilles détiennent une grosse part de l'offre.
- Un mécanisme où l'émetteur gagne sur chaque transaction, que vous gagniez ou non.
- Aucun agrément vérifiable sur le site de l'AMF, ou une présence sur sa liste noire.
Et vous, avez-vous vu passer des projets de ce type ? Avez-vous perdu (ou vu des proches perdre) sur des NFT ou des memecoins ? Le témoignage des membres est souvent plus parlant que tous les chiffres.
Sources

